Cinquante ans plus tard, l’Afghanistan me manque - Cité Boomers

Cinquante ans plus tard, l’Afghanistan me manque

L’aventure aime la jeunesse. Elle sait, comme on sait une certitude, que ces quelques années où la passion vous obscurcit si délicieusement le jugement ne reviendront pas.

Comme beaucoup de jeunes voyageurs, j’étais parti avec Tourbec, mais il était hors de question de faire le touriste et de vivre un genre de bourlingue raisonnable. En ce mois de septembre 1971, la  voix de la passion qui voulait que je brûle mes 21 ans avec classe me disait : C’est maintenant ou jamais.

Je l’ai écoutée. Sac à dos, chevaux aux épaules, foulard rouge autour du cou, armé de ma jeunesse, de mon billet d’avion de retour Paris-Montréal (bon pour un an) ainsi que d’environ 900 dollars, j’ai traversé une bonne partie de l’Europe  sur le  pouce, une autre en train  pour  atteindre enfin la première destination digne de tout bon routard: Istanbul. Comme il était facile alors de multiplier les rencontres puisque la jeunesse rendait le contact entre voyageurs étonnamment facile. C’était l’époque où la route la soie désormais convertie en hippie trail regorgeait de lieux mythiques tels le pudding shop d’Istanbul, l’Ámir Kabir de Téhéran, le Khyber Pass de Kaboul. Hors des circuits touristiques conventionnels, plusieurs gargotes incontournables servaient de lieux de rendez-vous où on s’échangeait les bonnes adresses, les bons contacts, les meilleurs itinéraires. Certains comme moi voyageaient seuls, d’où l’importance de ces lieux de rencontre tant prisés par les routards.

Partout régnait un état d’esprit qu’on aurait pu résumer par advienne que pourra et vogue la galère.  Car voyager en automne et en hiver signifiait qu’un bon nombre de ces routards avaient abandonné leurs études ou les avaient mises sur pause. Seul comptait l’instant présent. À travers toutes les possibilités qui s’offraient à nous, un pays revenait sur toutes les lèvres : l’Afghanistan. Cette contrée mythique que beaucoup d’Iraniens nous décrivaient comme arriérée (Nothing works in Afghanistan entendait-on un peu partout à Téhéran) me semblait particulièrement attirante quand la voix de l’aventure exigeait que je m’y rende.

Sans trains, sans commodités, sans véritable industrie touristique, ce pays échappait aux catégories. Dès la frontière on sentait l’immense fossé  qui séparait l’Afghanistan du Moyen Orient. J’y suis entré en soirée et on m’a obligé de passer la nuit au poste où il y avait déjà sept jeunes Occidentaux installés dans une chambre en terre battue. Les douaniers qui ne portaient pas d’uniforme contrôlaient les visas avec désinvolture et ne semblaient nullement intéressés à fouiller les bagages. Officiellement, le haschisch était interdit, mais dans une pièce un peu en retrait, les douaniers en vendaient!

Le lendemain je me suis rendu à Hérat, sûrement la plus belle ville du pays. Et pour la première fois de ma vie, j’ai vu des femmes en burka. Qu’on se le dise, bien avant les Talibans, les femmes portaient la burka.  Elle était omniprésente dans tout l’Afghanistan. Je plaignais les hommes privés de voir un visage féminin. Inutile de dire que les occidentales qui prenaient la route se faisaient dévorer des yeux.

Il y a cinquante ans, on pouvait encore partir à l’aventure. Je me suis abandonné à elle. Elle m’a donc m’a fait voir une fabrique artisanale de haschisch à Kandahar, elle m’a conduit aux  endroits louches de Kaboul où on pouvait s’adonner au marché noir des devises, à la combine des pierres précieuses et même à l’achat de whiskey pourtant formellement interdit. Que de souvenirs. On m’a proposé d’acheter un revolver, puis de tenter l’expérience de l’opium et on a poussé l’audace jusqu’à tenter de me vendre une fille en mariage. Quelle époque ! Aujourd’hui je revois ces quatre mois passés entre Istanbul et Kaboul avec nostalgie. Je ne l’ai jamais regretté car je savais au plus profond de mon âme que devenu vieux je regretterais de ne pas y avoir été!

J’ai repris mes études en journalisme, j’ai travaillé pour une revue d’horticulture, puis j’ai écrit trois romans : Nuits afghanes, les contes du haschisch et Rouge d’Orient. Je me suis adonné à la peinture,  tentant par une existence bohème de m’accrocher à la jeunesse qui m’avait fui depuis longtemps. Toute ma vie j’ai conservé une  fixation sur l’Afghanistan qui m’a tant marqué. Aujourd’hui quand je vois des images sur ce qu’est devenu ce pays, je ne reconnais presque plus rien. Mais dans mes souvenirs je fais revivre les paysages d’un exotisme fou, je me revois vêtu à l’orientale portant turban et manteau de mouton, puis  fumant le haschisch au shilom  avec les boutiquiers et les combinards de haute volée qui de Hérat à Kaboul vous vendaient du rêve et du vent.

J’y repense avec tendresse conscient que ce que certains boomers ont vécu sur la hippie trail s’est envolé pour toujours avec la poussière du temps.
Par Yves Potvin, auteur

 

 

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